CERDE - Centre d’Etudes et de Recherches sur le Droit de l’Environnement


Musique et droit de l’environnement : perspectives philosophiques


Art et EnvironnementPublié le 2020-03-23 11:00:18


Penser philosophiquement la musique et le droit de l’environnement, c’est s’interroger tour à tour sur le statut de la musique et du droit de l’environnement. Si la musique est l’art de combiner le son d’une manière agréable à l’oreille, le droit de l’environnement quant à lui concerne l’étude ou l’élaboration des règles juridiques visant la protection, l’utilisation, la gestion ou la restauration de l’environnement contre la perturbation écologique sous toutes ses formes. La Philosophie, en tant que quête rationnelle de la vie bonne et vertueuse, cherche à analyser et à comprendre les interactions entre musique et droit de l’environnement.

            Au risque de nous aventurer sur un terrain glissant, nous nous bornerons à donner les fondements d’un débat autour de l’environnement en nous appuyant sur la Philosophie. Il faut noter que le développement durable est devenu aujourd’hui un phénomène de mode, c’est l’aspiration à laquelle tend tous les individus et tous les Etats, et pour ce faire, l’homme va se doter des moyens nécessaires, car il veut vivre heureux. Il recherche le bonheur et le bien-être. Dans la recherche de ce développement durable et de ce bien-être, l’homme va se tourner vers la science et la technique qui se présente comme des moyens qui vont lui permettre d’améliorer ses conditions de vie.

            Notre époque est donc tributaire de la révolution scientifique et technique des XVIIème, XVIIIème. A sa naissance, la révolution scientifique et technique avait pour but d’améliorer les conditions de vie des hommes. Cependant, force est de constater que ces avancées technoscientifiques ont entrainés un profond changement de la vie de l’homme et dans son rapport à la nature. Ainsi, de l’attitude de respect et de vénération, on est passé dans les temps modernes à l’exploitation de la nature, faisant ainsi du rêve cartésien de « rendre l’homme comme maître et possesseur de la nature »[1] une réalité.

            Toutefois, « Une fois adopté le modèle cartésien du développement, l’humanité se trouve confrontée à une myriade de problèmes sociaux, environnementaux qui menacent la survie sûr de l’homme »[2] constate KISITO. Face à l’urgence de la crise environnementale, comment trouver une solution à partir de l’interaction entre musique et droit de l’environnement ? La culture africaine a-t-elle son mot à dire dans la sauvegarde de l’environnement ? Mais avant tout quelle solution faut-il appliquer entre préservation et conservation de l’environnement ?

  1. La sauvegarde de la nature : entre préservation et conservation

Les problèmes environnementaux vont susciter la question de la sauvegarde de l’environnement à travers la préservation et la conservation. Nous allons nous intéresser à l’opposition entre Muir et Pinchot.

  1. Pinchot et la conservation de l’environnement

Pinchot va poser le problème de la gestion rationnelle des ressources environnementales. A cet effet, il propose une protection des espaces naturels. C’est ainsi faisant qu’il compte lutter contre l’épuisement des forêts. Cette option induit nécessairement la conservation rationnelle des peuplements forestiers. Pour lui, il ne faut pas condamner l’exploitation de la forêt afin de satisfaire les besoins de l’homme ; il faut plutôt condamner la mauvaise exploitation de l’environnement par l’abus.

Dans cette mesure, il invite à une sage exploitation ou « wise  use » des ressources naturelles dans l’intérêt du plus grand nombre. Cette conception se rapproche à tout point de vue de la morale utilitariste développée par Jérémy Benthame et John Stuart Mill. Néanmoins, il faut souligner que l’utilisation des ressources est fonction de l’accroissement démographique, alors, cette utilisation est-elle à l’abri de tout abus ? C’est là qu’intervient la préservation de Muir.

  1. John Muir et la préservation de l’environnement

Face à la crise environnementale, John Muir et ses disciples en appellent à une préservation de l’environnement. La préservation est l’utilisation raisonnable de l’environnement. Autrement dit, la préservation est l’utilisation avisée des ressources de la nature. Il s’agit pour Muir de n’apporter aucune modification à la nature. Sa position se rapproche de la vision africaine de la protection de l’environnement. 

Dans cette perspective, Muir va donc s’opposer à l’utilisation sage de la nature développée par Pinchot. Pour lui, il faut lutter contre les pâturages et garder la nature telle quelle. Muir préconise donc que l’on conserve la nature à l’état sauvage sans aucune intervention extérieure pouvant la transformer. La préservation consiste donc pour Muir à laisser chaque composante de la nature se développer selon sa constitution physique naturelle. Ainsi, l’autonomie de la nature est respectée. Toutes ces considérations sont d’origines européennes ; or la crise environnementale est l’affaire de tous, quel peut alors être l’apport de l’Afrique dans la résolution de la crise environnementale. ?

  1. Culture africaine et sauvegarde de l’environnement

1. La représentation africaine du monde

            L’une des valeurs de la culture africaine c’est la modération. L’homme africain cherche seulement la subsistance. De ce fait, il prélève seulement ce dont il a besoin dans la nature. C’est ce qu’on désigne sous le vocable d’économie primitive et si le besoin est jugé satisfait, alors il cesse de produire. Cette attitude l’africain préscientifique contribue considérablement à préserver l’environnement. C’est en tout cas l’avis de Sabine Rabourdin[3] qui fait comprendre que les sociétés traditionnelles limitent leur consommation en sorte que le dommage causé à l’environnement devient négligeable.

            Dans la cosmologie africaine, le rapport entre l’homme et la nature est frappant. En effet, l’homme doit sa survie à la nature et vice versa. Mieux, l’homme tire ses forces de la nature qui lui garantit en même temps une certaine protection. De ce fait, il y a une véritable complémentarité entre l’homme et la nature. Et cette complémentarité est même ontologique, car « tout comme l'ontologie bantoue est rebelle au concept de la chose individuelle, existant en elle-même, la psychologie bantoue ne peut concevoir l'homme en tant qu'individu, force existant en elle-même, en dehors de ses relations ontologiques avec les autres êtres vivants, en dehors de son rapport avec les forces animées ou inanimées qui l'entourent »[4] nous apprend Placide Templs. Il y a là une certaine forme d’identification de l’homme à la nature.

  1. Valeur culturelle et sauvegarde de l’environnement

Le changement de société n’est pas aux antipodes des valeurs culturelles. Bien plus, il est une complémentarité entre les valeurs culturelles et l’orientation sociale. La culture est ce qui permet de lier l’homme à son environnement. Et pour Antony Giddens, les sociétés traditionnelles s’appuient sur leur passé pour instruire leur présent afin de construire leur avenir. Ce qui manque à la société moderne qui fait fi du passé pour se concentrer sur l’avenir.

            En principe, les sociétés traditionnelles nous apprennent qu’il faut réapprendre à vivre le temps afin de tenir compte des valeurs culturelles qui préservent l’environnement. La complémentarité entre fondement culturel et production est ce qui doit être au cœur des changements sociaux. Une chose est sûre cependant, c’est que la nature nous livre son cri de cœur et nous appelle à une meilleure exploitation et une coopération qui garantira à tous le bien-être et la prospérité.

Francis Bacon faisait remarquer qu’ : « On ne commande la nature qu’en lui obéissant. »[5] L’obéissance de la nature signifie qu’une fois les lois découvertes, puisque selon les mots de Galilée « la nature est écrite en langage mathématique »[6], il faut utiliser ces lois dans le but de construire une relation dans laquelle l’Homme et la nature se complètent. Ce faisant « Protéger la vulnérabilité de la nature contre la menace d’une atteinte portée aux conditions d’une présence humaine sur cette terre doit dorénavant devenir la vocation de l’homme doté d’un grand pouvoir »[7] nous fait savoir Blaise Yaméogo. Cette interpellation trouve un écho favorable chez Hans Jonas et s’énonce chez lui comme un impératif « ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre. »[8]Ce qui sous-tend qu’il fait qu’il faut reconnaitre à la nature une valeur intrinsèque.

                        III. Musique traditionnelle et droit de l’environnement

  1. La sacralité de la nature inspirée par un droit naturel

            La psychologie religieuse en milieu négro-africain nous montre très clairement que l’homme noir est un être naturellement religieux. Cette religiosité naturelle s’applique à la nature puisque pour lui, tout est vie. De ce fait, tout mérite respect et vénération. De plus, comme nous l’avons vu avec Temples dans «  La philosophie bantoue » l’homme noir tire sa survie et sa force dans la nature. Par conséquent, il se développe en lui un sentiment naturel de sauvegarde de la nature qui s’impose à tous de façon implicite et acquiert force de loi, dont la violation entraine des sanctions ou exige réparation.

            On retrouve donc ici la notion de « valeur intrinsèque » que Kant avait fait l’unique propriété de l’être libre, c’est-à-dire l’homme. Pour l’homme noir, la liberté est un concept inhérent à tout être vivant qui est une valeur en soi. Par conséquent, la nature est une valeur intrinsèque qui mérite respect et vénération.

  1. Instruments traditionnels et droit de l’environnement

            La musique occupe une place assez importante dans la vie et la culture des peuples africains. Elle traduit son identité et est porteuse de valeurs. Cette musique est soutenue par des instruments qui tirent leur origine de la nature. Il y a alors destruction de la nature en vue de la fabrication des instruments. Cependant, comment concilier cette destruction avec le sentiment naturel de protection de la nature ?

Pour l’africain, il s’agit de prélever ce dont on a besoin dans la nature pour la production des instruments de musique. Cette destruction de la nature était précédée de rites et de sacrifices de réparation pour l’offense qui allait être commise contre l’esprit de l’arbre qui sera abattu. Cette offense était considérée comme une violation des droits de l’esprit de l’arbre notamment le doit à la vie. Bien souvent, la réparation à la violation du droit à la vie consistait à replanter un arbre du même type que ce qui allait être détruit. Ainsi, l’équilibre de l’écosystème est préservé et le cycle de vie de la nature reprend son cour.

                                               Conclusion

            La crise environnementale est née de la volonté de l’homme de se rendre heureux par lui-même. Et le moyen qu’il a trouvé pour y parvenir est la technoscience. Le principe consiste à dominer la nature en l’exploitant. Cependant, l’urgence de la crise environnementale causée par cette soif de bonheur commande la nécessité d’une protection et d’une sauvegarde du milieu dans lequel nous vivons. Pour ce faire, l’homme va proposer des solutions techniciste qui vont s’avérer insuffisantes. Ce qui voit le développement du doit de l’environnement. Cela justifie une nécessité, car la rectification de la crise environnementale ne peut s’effectuer sans un engagement politique et une participation publique véritable. Une politique qui cependant est à l’écoute de la culture.

Bibliographie

  • DESCARTES R., Discours de la méthode, www.mozambook.net, 2001.
  • KISITO K. T, La biotechnologie et l’essence de la science contemporaine, mouvements.info, 29 oct.2013.
  • RABOURDIN S, Les sociétés traditionnelles au secours des sociétés modernes, Collection changer d’ère, Paris, Delachaux et Niestlé, 2005.
  • TEMPELS P, La philosophie bantoue http://www.aequatoria.be/tempels/philbant1945Lovania.htm.
  • BACON F, Novum Organum, Introduction, traduction et note par M. Malherbe J-M Pousseur, Paris, PUF, (Epiméthée), 1986.
  • CHAUVIRE C, L’essayeur de Galilée, Annales littéraires de l’université de Besançon, les Belles Lettres, Paris, 1980.
  • YAMEOGO B, La révolution cartésienne et son impact sur la vie et la pensée moderne : essai critique, USTA, 2016-2017.
  • HANS J, Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, traduit de l’allemand par Jean Greisch, Paris cerf, 1992.

                                                           Wendpayangdé Franck Ambroise NARE

 

[1] Descartes, Discours de la méthode, www.mozambook.net, 2001, P.70.

[2]KISITO, La biotechnologie et l’essence de la science contemporaine, mouvements.info, 29 oct.2013.

[3] Cf Sabine Rabourdin, Les sociétés traditionnelles au secours des sociétés modernes.

[4] P.Tempels, La philosophie bantoue, http://www.aequatoria.be/tempels/philbant1945Lovania.htm, P.27.

[5] Francis Bacon, Novum Organum, Introduction, traduction et note par M. Malherbe J-M Pousseur, Paris, PUF, (Epiméthée), 1986, I, aphorisme 3 et 66.

[6] Christian Chauviré, L’essayeur de Galilée, Annales littéraires de l’université de Besançon, les Belles Lettres, Paris, 1980, P 141.

[7] Blaise Yaméogo, La révolution cartésienne et son impact sur la vie et la pensée moderne : essai critique, USTA, 2016-2017, p.20.

[8] Jonas Hans, Le principe responsabilité: une éthique pour la civilisation technologique, traduit de l’allemand par Jean Greisch, cerf, Paris, 1992, p.45.



Commentaires

  • person Rishii

    Formidable pour ce Brillant exposé. Très belle réflexion . Bon vent et courage pour la suite...

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